Mai 222013
 

Il s’agit d’une architecture de circulation de la parole utilisée dans les milieux qui travaillent sur l’intelligence collective (notamment Jean-François Noubel, TheTransitioner qui est à l’origine de la formulation proposée ici).

 

1) Chacun, avant de prendre la parole, prend systématiquement une longue et profonde respiration.Les vertus de cette respiration sont nombreuses, et chacun est libre de l’habiter comme il le souhaite. Voici néanmoins quelques effets possibles, du plus évident au plus particulier:

  1. Cela laisse un temps de silence entre la dernière intervention et la suivante. Si d’autres sont empressés de prendre la parole, ils la prendront avant la fin de la respiration: c’est dur, mais cela assure qu’on ne parle que quand le groupe a envie de nous écouter. Cela invite à ne pas réagir à chaud, et à maîtriser son émotion avant de parler, entre autre.
  2. Cette respiration évite de répondre à chaud, sous le coup de l’émotion, ou même de couper la parole quand quelque chose nous choque. Si l’intervention précédente a déclenché en nous des émotions vives, cette longue respiration est l’occasion de retrouver son calme afin de parler posément.
  3. Pour certains habitués de cette pratique qui sont également familier de la méditation, cette respiration est l’occasion d’un « lâcher prise », d’un instant de vide intérieur qui fait qu’au moment de parler, on a aucune idée de ce qu’on va dire. Cela permet d’être en sincérité (et vulnérabilité) totale.

2) Parler au groupe: Avant de parler, on se demande si ce qu’on a à dire peut aider le groupe à avancer, si oui, on le dit. Si non, c’est que ce n’est pas le lieu/moment de dire cela même si c’est très intéressant. Lorsqu’on parle on s’adresse à l’ensemble du groupe et non à une personne en particulier. Même si une personne nous à posé une question ou nous a interpellé, on évite de répondre à s’adressant directement à cette personne (ce qui met facilement en place des polémiques ping-pong entre quelques personnes qui se répondent de plus en plus vite de manière de plus en plus tendue, sans voir que la plupart du groupe voudrait aussi prendre la parole et en est empêché par cette polémique, ou s’ennuie carrément car le débat dévie loin du sujet commun. Quand dans un groupe on s’adresse à une personne en particulier, le moteur de la discussion est le plus souvent un enjeux affectif personnel qui nous amène à défendre des positions que l’on aurait pas défendu à froid. Donc, quand on est interpellé, prendre le temps de penser sa réponse en termes généraux en s’adressant à tous. Ce travail d’ouverture des débats interpersonnels permet au groupe d’être plus apaisé et assure que tous sont intégrés à la discussion en permanence.

3) Écouter le groupe: On est attentif au groupe dans son ensemble: est-ce que ce groupe avance bien? Quels sont ses besoins? Le groupe est-il fatigué? Excité? Ou dans un moment important? Est-ce que la parole circule bien? Comment est l’ambiance? On est également attentif à chacun des autres membres du groupe afin de sentir s’il est à l’aise ou non et d’être dans une bienveillance active (les intentions ne suffisent pas). Un bon moyen pour cela est de cesser un instant d’écouter le sens des mots et de porter attention au ton de la discussion. Sur les idées, se demander ce qui ressort de l’ensemble des échanges, adopter une position de synthèse. Chacun et co-leader et co-responsable du groupe.

4) On ne prend pas la parole, on se la fait offrir. Il s’agit d’imaginer que la parole est un plat de mets délicieux posé sur la table et que les membres du groupes sont les convives d’un repas. Se précipite-t-on sur le plat parce qu’on a très faim? l’arrache-t-on des mains de celui qui se sert trop copieusement? Transférer notre savoir vivre au partage de la parole est un travail qui demande beaucoup d’efforts, car pour beaucoup d’entre nous, nous n’avons pas été éduqué à cela.

5) Parler de son expérience directe.Toute expérience vécue est vraie. Ce sont les théories que l’on en tire qui peuvent faire sujet de débat. Les généralités seront facilement contestées car il y a des cas où elles sont fausses, elles peuvent donc mener à des débats stériles. Toute phrase commençant par « J’ai senti que… » ou « j’ai l’impression que… » ou « Il m’est arrivé… » constitue un apport personnel riche et vrai. Si quelqu’un a une autre impression, il la décrira également, sans que cela n’enlève rien à la première. Cela amène à se dévoiler, à parler en sincérité, à offrir sa vulnérabilité. Cela nécessite bien sûr une grande confiance et une grande bienveillance dans le groupe. Ex: On pourrait dire, « A Paris c’est vraiment tous des chauffards », ce qui pourrait déclencher un « N’importe quoi, c’est pas pire que… », ou on pourrait dire « hier j’étais à peine arrivé à Paris qu’un type m’a doublé par la droite et a répondu à mes appels de phares par un doigt d’honneur. Ça m’a vraiment énervé… » Personne ne contestera cette version plus personnelle et probablement plus vraie.

Une des techniques pratique pour progresser sur ce point et de formuler des phrases qui commence par « je » et ce d’autant plus que le sujet est délicats (affects importants en jeu). En gardant à l’esprit que si une généralité est forcément partiellement fausse, toute expérience personnelle est vraie.

6) Chacun peut inviter au silence.à l’aide d’un moyen convenu (ex une clochette posée au centre, ou en levant le bras) chacun peut à tout moment interrompre la discussion et appeler un temps de silence (autour d’une minute) parce qu’il en ressent le besoin (soit que l’on s’éloigne des principes, soit qu’il ait personnellement besoin de ce temps). A la fin du silence, la personne qui l’a invité peut expliquer son geste ou non selon sa préférence. Il existe une infinité de bonnes raisons de souhaiter un moment de silence, et toutes n’ont pas besoin d’être expliquées. En voici quelques unes:

  1. Ce principe permet à chacun d’être le garant de la qualité de la relation au sein du groupe. Si on sent que le ton monte, ou deux personnes entrent dans un « ping-pong » d’arguments où le groupe n’a plus part, ou si on sent que le groupe se remet à se précipiter sur la parole sans laisser de temps de silence et sans chercher à voir si quelqu’un d’autre souhaitait parler avant, alors dans ce type de cas, il peut être pertinent d’inviter le silence.
  2. Ce principe permet également à chacun d’être garant de sa propre souveraineté. Il se peut qu’à un moment la discussion nous devienne pénible, par exemple parce qu’elle fait écho à un vécu personnel difficile. On peut alors choisir d’inviter le silence pour se protéger contre un mal que personne ne voulait nous faire.

Appliquer ces 6 principes est un exercice difficile et contraignant. Mais, comme tout travail qui vise à la maîtrise de soi, c’est aussi un chemin de liberté. Le seul fait de les lire et d’y réfléchir, ou de tenter quelques fois de les appliquer sans pour autant chercher vraiment à y arriver est un bon moyen de prendre conscience de ce qu’est une discussion de qualité. Lorsque ces principes sont appliqués, la qualité d’écoute et d’échange dans le groupe est tout à fait exceptionnelle. Il est bien sûr possible de les modifier, de s’en inspirer ou d’en choisir seulement certains (tout en restant conscient qu’il ont un fonctionnement systémique).

Il est clair que ces principes nécessitent beaucoup de motivation, et une véritable bienveillance au sein du groupe. Néanmoins il est possible des les utiliser partout, même dans un milieu hostile, mais cela nécessite un grande pratique et relève de l’exploit. Par contre dans un petit groupe ayant un bon niveau de confiance et d’entente, leur mise en pratique est tout à fait accessible.